LE REPOS DU GUERRIER

Essai sur le masculin, la liberté et l'homosexualité
Par Olivier Menu

Être un homme, simplement

« L’homosexualité répond à la question de la personne que j’aime.
Elle ne répond pas à celle de l’homme que je suis. »

Introduction

Il y a des essais qu’on écrit pour transmettre un savoir. Celui-ci n’en est pas un. Il est né d’une question qui m’accompagne depuis si longtemps que je ne sais plus très bien à quel âge elle a commencé à me travailler.

Que signifie être un homme ?

La question paraît presque naïve, posée ainsi, à froid. Elle ne l’est pas. Plus j’ai vécu, plus j’ai compris qu’elle dépassait de loin les modèles qu’on nous propose, les rôles qu’on nous distribue, les étiquettes auxquelles on finit parfois par se résigner. Elle touche à quelque chose de plus intime : la manière dont chacun choisit d’habiter sa propre vie.

Je n’écris pas parce que je détiens une réponse. J’écris parce que je ne l’ai jamais reçue. J’ai cherché, pendant des années, des hommes auxquels m’identifier, des parcours qui feraient écho au mien, des récits où je pourrais enfin me reconnaître tout entier. J’en ai trouvé certains. Je les ai admirés. Je ne les ai jamais complètement habités.

Je suis homosexuel. Cela fait partie de mon histoire depuis longtemps, et cela n’a jamais répondu à la question qui me travaillait le plus profondément. Cela disait quelque chose de la personne que j’aimais. Cela ne disait rien de l’homme que je voulais devenir.

Pendant des années, j’ai eu l’impression de marcher entre deux mondes sans appartenir vraiment à aucun. Je ne me reconnaissais plus dans les attentes du monde hétérosexuel où j’avais grandi, mais je ne retrouvais pas davantage mon reflet dans les représentations les plus visibles de l’homosexualité. J’ai longtemps cru que ce décalage trahissait quelque chose d’inachevé en moi. Il m’a fallu du temps pour envisager une autre possibilité : celle de ne pas chercher à entrer dans un modèle, mais d’accepter d’en construire un.

C’est de cette intuition qu’est né cet essai.

Il ne cherche pas à opposer une vision de l’homosexualité à une autre, ni à juger les hommes qui la vivent différemment de moi. Les combats de ceux qui nous ont précédés méritent le respect, et la diversité des parcours est une richesse à laquelle je tiens. Mon intention est ailleurs.

Je voudrais simplement mettre des mots sur une expérience dont on parle peu : celle d’hommes qui assument pleinement leur homosexualité tout en continuant à se vivre d’abord comme des hommes, sans vouloir être réduits à leur orientation. Des hommes qui ne cherchent pas tant une identité qu’une manière juste d’habiter le masculin.

Ce livre n’est pas un manifeste. Il n’a pas vocation à convaincre, encore moins à diviser. C’est la trace d’un cheminement personnel, devenu au fil des rencontres une réflexion plus large. Si certains lecteurs s’y reconnaissent, j’espère qu’ils comprendront qu’ils ne sont pas seuls. Si d’autres ne s’y retrouvent pas, j’espère au moins qu’ils y verront le témoignage sincère d’une expérience parmi d’autres.

Je n’écris pas pour apporter des certitudes. J’écris parce que certaines questions méritent d’être posées et parce qu’il me semble, avec le recul, que la plus importante d’entre elles n’était peut-être pas « comment être un homme homosexuel ? », mais plus simplement : comment être un homme.

Chapitre 1
L’homme derrière l’homosexualité

Je n’ai jamais eu le sentiment que mon homosexualité faisait de moi un homme différent. J’ai toujours été un homme, un homme qui aime les hommes, simplement.

La nuance semble mince. Elle a pourtant façonné toute ma manière de me construire. Très tôt, j’ai compris que mon orientation ne répondait qu’à une seule question, celle de la personne que j’aime, et qu’elle ne disait rien de la façon dont j’habitais le monde, de mes valeurs, de ma sensibilité, de la vie que je voulais incarner.

Je n’ai pourtant trouvé, pendant longtemps, aucun modèle où me reconnaître pleinement. Le monde hétérosexuel dans lequel j’avais grandi proposait une certaine vision de l’homme, avec ses codes et ses attentes, et je ne m’y retrouvais qu’à moitié. Puis j’ai découvert le monde homosexuel, et j’ai cru, comme beaucoup, que j’y trouverais enfin ma place. J’y ai rencontré des hommes remarquables, des parcours qui m’ont inspiré, des libertés que je ne connaissais pas. Et pourtant, là aussi, quelque chose résistait : je ne me reconnaissais pas davantage dans les représentations les plus visibles qu’on me proposait.

Il m’a fallu du temps pour comprendre que le problème n’était ni dans l’un de ces mondes ni dans l’autre. Il était dans ma façon de chercher. Je voulais entrer dans un modèle, alors qu’aucun modèle ne pouvait répondre à la question qui m’habitait vraiment. Ce n’était pas : comment être un homosexuel. C’était : comment être un homme.

Cette distinction, avec le temps, est devenue essentielle.

L’homosexualité n’est pas un genre, ni une manière d’être au monde. C’est une orientation affective et sexuelle : elle dit vers qui va notre désir, elle ne dit rien de la façon dont on choisit d’aimer, de créer, de traverser les épreuves ou de se tenir debout. Notre époque, pourtant, transforme souvent nos appartenances en identités. On finit par se définir « gay », « hétéro », « bi », comme si ces trois lettres suffisaient à raconter une vie entière.

Je ne me suis jamais reconnu dans cette manière de me définir – non par rejet, mais parce qu’elle me paraissait incomplète. Avant d’être homosexuel, je suis un homme. Et je crois que c’est précisément pour m’être toujours vécu ainsi que je me suis si souvent senti en décalage : je ne cherchais pas à appartenir à une communauté, je cherchais à m’appartenir à moi-même.

Avec le recul, je vois dans cette quête un cadeau inattendu. N’ayant trouvé aucun modèle qui me corresponde, j’ai été contraint d’inventer le mien – non contre les autres, mais au-delà d’eux. J’ai appris ce que signifiait être un homme sans mode d’emploi, sans case, sans validation d’un groupe. Le chemin n’a pas toujours été confortable ; il m’a souvent laissé seul. Mais cette solitude est devenue, peu à peu, un espace de liberté. Elle m’a obligé à écouter autre chose que les attentes des autres : ma propre vérité.

C’est peut-être de là qu’est née la réflexion que je partage dans ces pages.

Chapitre 2
Ce que la perte a révélé

Nous avions dix-sept ans quand nous sommes devenus inséparables. Lui et moi, on faisait tout ensemble, on était comme des frères. Il était hétérosexuel. Moi, à l’époque, je ne savais même pas ce que voulait dire être homosexuel. Personne ne m’en avait jamais parlé. Je ne l’avais jamais vu nommé, jamais vu vécu. Je suis simplement tombé amoureux d’une personne qui représentait, pour moi, absolument tout.

Je voyais bien, pourtant, que j’étais différent des autres garçons de mon âge. Je sentais que ce que je vivais ne devait ni se dire, ni se montrer.

Pendant trois ans, j’ai gardé ça pour moi. Puis un jour, je le lui ai avoué.

Il m’a répondu avec un dégoût que je n’ai jamais oublié. Il m’a dit qu’il ne pourrait jamais avoir un ami comme moi.

Je ne l’ai plus jamais revu.

Après cette rupture, il m’a fallu longtemps pour comprendre ce qui s’était réellement joué. J’ai traversé une année entière de dépression. Et mon regard sur les hommes, ma confiance en eux a changé pour toujours.

Pendant des années, j’ai cru que ma souffrance venait de mon homosexualité. C’était l’explication la plus simple : je venais de perdre celui que j’aimais, de découvrir une part de moi que je ne savais pas encore nommer, et mon monde s’était effondré d’un coup. Il semblait logique de penser que tout venait de là.

Je crois aujourd’hui que cette lecture était incomplète. Ce qui m’a le plus bouleversé n’était pas seulement d’aimer un homme. C’était de découvrir que, pour les autres, cette révélation semblait changer ce que j’étais comme si, du jour au lendemain, je n’étais plus simplement un homme, mais un homme différent.

Intérieurement, pourtant, rien n’avait changé. Je restais le même : mêmes goûts, mêmes valeurs, même regard sur le monde. Mon attirance pour les hommes ne transformait ni ma personnalité ni ma façon d’habiter la vie. Elle révélait seulement une part de moi que j’ignorais jusque-là.

Je ne me suis jamais senti moins homme parce que j’étais homosexuel. Je ne me suis jamais réveillé en pensant appartenir désormais à une autre catégorie d’êtres humains. J’étais toujours moi avec mon histoire, mes blessures, mes contradictions. Aimer un homme n’effaçait rien du reste.

Pourquoi, alors, avais-je l’impression que le regard des autres faisait de moi quelqu’un d’autre ?

Cette question a mis longtemps à trouver sa place en moi. Je ne cherchais pas encore à y répondre ; je constatais un décalage. Plus j’avançais dans la découverte de mon homosexualité, moins je me reconnaissais dans les modèles qu’on me proposait, ceux du monde où j’avais grandi, mais aussi ceux, tout aussi codifiés, du monde homosexuel que je découvrais. J’y ai croisé des hommes libres et inspirants. Et pourtant, quelque chose résistait encore.

Pendant longtemps, j’ai pensé que cette difficulté venait de moi. Peut-être n’acceptais-je pas vraiment mon homosexualité ? Peut-être la refusais-je, sans le savoir ? Ces questions m’ont accompagné des années.

Je les regarde autrement, aujourd’hui. Je crois simplement que je cherchais une réponse à une question que personne ne posait. Être homosexuel répond à une réalité affective et sexuelle ; cela ne répond pas à tout le reste, à la manière dont un homme choisit d’aimer, de protéger, de créer, de traverser les épreuves, de prendre sa place dans le monde.

Longtemps, j’ai confondu ces deux questions. Je sais maintenant qu’elles sont distinctes. La première est : qui est-ce que j’aime ? La seconde : quel homme ai-je envie de devenir ? J’ai cherché la réponse à la seconde dans la première, pendant des années une impasse. Je ne cherchais pas à devenir un meilleur homosexuel. Je cherchais à devenir un homme plus libre, plus stable, plus profondément moi-même.

Cette distinction a changé mon regard sur mon propre parcours, mais aussi sur les hommes que j’ai rencontrés ensuite. J’ai compris que je n’étais peut-être pas aussi seul que je l’avais cru : d’autres portaient la même difficulté à nommer leur place, assumaient leur homosexualité sans se reconnaître dans les représentations qu’on leur proposait. Ils ne cherchaient pas une nouvelle identité. Ils cherchaient, comme moi, une manière d’être pleinement hommes sans avoir à choisir entre leur orientation et ce qu’ils pressentaient d’eux-mêmes.

C’est de cette intuition qu’est né, peu à peu, cet essai.

Chapitre 3
Une place qui n’existe pas

Je me suis longtemps demandé pourquoi je ne parvenais pas à trouver ma place. Je croyais que cette difficulté finirait par se dissoudre d’elle-même : il suffirait de rencontrer les bonnes personnes, de fréquenter les bons lieux, de croiser enfin des hommes qui me ressemblent. Quelque part, pensais-je, existait un espace où je me sentirais naturellement à ma place, sans avoir à me poser toutes ces questions.

Cette attente, discrète et presque invisible, a orienté beaucoup de mes choix pendant des années. Je regardais autour de moi avec l’espoir de reconnaître, chez d’autres hommes, quelque chose qui me permettrait enfin de me reconnaître moi-même. Je ne l’ai jamais trouvé.

Dans le monde hétérosexuel où j’avais grandi, je savais que mon attirance pour les hommes me distinguait. Mais en me rapprochant du monde homosexuel, j’ai découvert que ce sentiment de décalage ne disparaissait pas pour autant. Je rencontrais des hommes attachants, parfois admirables et je repartais avec la même impression. Leur façon de vivre leur homosexualité n’était pas la mienne. Leur manière d’habiter le masculin ne faisait pas écho à ce que je ressentais.

Il m’a fallu du temps pour comprendre que cette difficulté n’était pas un refus des autres. Je ne rejetais ni les hommes hétérosexuels ni les hommes homosexuels ; je constatais seulement que je ne me reconnaissais pleinement dans aucun des modèles qu’on m’offrait. Pendant longtemps, j’y ai vu un problème personnel, je me demandais si je n’acceptais pas suffisamment mon homosexualité, si je lui résistais sans le savoir. Beaucoup d’hommes se posent cette question lorsqu’ils ne se retrouvent pas dans les représentations les plus visibles de la culture gay. On finit par penser que le problème vient de soi.

Je crois aujourd’hui que la question était mal posée. Je ne souffrais pas d’être homosexuel. Je souffrais de chercher mon identité là où elle ne pouvait pas se trouver. Mon homosexualité faisait partie de moi, mais elle ne pouvait pas me dire quel homme j’avais envie de devenir, ni quelle place je voulais occuper, ni quelles valeurs guideraient ma vie.

C’est à ce moment-là que quelque chose s’est déplacé en moi. J’ai cessé de chercher des hommes auxquels ressembler, et j’ai commencé à chercher ce qui, en moi, restait vrai une fois mises de côté les attentes et les représentations. Cette recherche n’a suivi aucune méthode. Je n’avais ni maître ni groupe de référence, aucun modèle pour me rassurer. Cette absence a fini par devenir ma plus grande chance : elle m’a obligé à développer mon propre discernement, à écouter ce qui résonnait en moi plutôt que ce qu’on attendait de moi.

Nous passons une grande partie de notre vie à vouloir être reconnus, c’est profondément humain. Mais il existe une différence entre être reconnu et se conformer pour l’être. Je n’ai pas toujours vu cette nuance. Je croyais que trouver ma place signifiait rencontrer un groupe où je pourrais enfin m’identifier. Je comprends aujourd’hui que ma véritable place n’a pu naître qu’à partir du moment où j’ai cessé de chercher à appartenir.

Je n’avais pas besoin d’une nouvelle identité. J’avais besoin de la liberté d’en construire une.

Chapitre 4
Le masculin retrouvé

À force de ne me reconnaître pleinement dans aucun modèle, j’ai fini par cesser d’en chercher. Ce renoncement n’a rien eu d’un acte de révolte : il s’est imposé lentement, presque malgré moi. Je n’avais plus envie de comparer ma façon d’être à celle des autres. Je voulais simplement comprendre ce que signifiait, pour moi, être un homme.

Je ne cherchais pas une définition universelle, je sais qu’il existe autant de manières d’être un homme qu’il existe d’hommes. Mais je pressentais qu’au-delà des caractères, des cultures et des histoires personnelles, il existait une qualité commune, une façon d’habiter le monde qui ne dépendait ni de l’apparence, ni des codes, ni de l’orientation sexuelle.

J’ai fini par comprendre que je confondais deux notions : la virilité et le masculin.

La virilité est visible. Elle s’exprime dans des attitudes, un langage, une manière d’occuper l’espace, parfois dans le corps lui-même. Elle change avec les époques, ce qui passait pour viril il y a cinquante ans ne l’est plus forcément aujourd’hui. C’est une construction culturelle, parfois une démonstration, parfois une protection, parfois un masque.

Le masculin m’est apparu comme quelque chose de plus profond : non pas une apparence, mais une présence. Un homme profondément enraciné n’a plus besoin de convaincre qu’il en est un. Il ne cherche pas à imposer sa force, parce qu’il la connaît déjà. Il n’élève pas la voix pour être entendu. Il ne se définit ni par la domination ni par la séduction. Il inspire davantage par ce qu’il dégage que par ce qu’il montre.

Certaines qualités se sont imposées à moi au fil du temps, non parce qu’un livre ou un maître me les avait enseignées, mais parce que je les retrouvais, systématiquement, chez les hommes qui m’inspiraient le plus. Ils étaient solides sans être rigides, protecteurs sans être possessifs, capables d’autorité sans jamais humilier. Leur force n’était pas une menace, mais un appui. Leur parole était mesurée ; leur seule présence suffisait souvent à apaiser une pièce.

J’ai longtemps cru que ces qualités relevaient d’une virilité traditionnelle. Je me trompais : elles n’avaient rien à voir avec la domination ou la performance. Elles relevaient d’une maturité intérieure. Un homme peut être profondément sensible sans perdre sa stabilité. Il peut accueillir ses émotions sans en devenir prisonnier, faire preuve de douceur sans renoncer à sa force, protéger sans contrôler, aimer sans posséder.

C’est à partir de là que j’ai commencé à parler, pour moi-même, de masculin sacré. L’expression peut agacer, certains y verront un concept spirituel, d’autres un mot galvaudé. Peu importe : si je l’emploie, ce n’est pas pour désigner une théorie, mais parce qu’elle nomme le mieux ce que j’ai découvert au fil des années : un masculin réconcilié avec lui-même, qui n’a rien à prouver, qui ne craint ni la sensibilité ni la vulnérabilité parce qu’il ne les vit plus comme des faiblesses. Il sait que la vraie force ne consiste pas à masquer ses émotions, mais à ne plus être gouverné par elles.

Mon parcours d’homme homosexuel a sans doute pris tout son sens à cet endroit précis. N’ayant trouvé aucun modèle qui me corresponde, j’ai été contraint de construire cette vision du masculin par moi-même. Ce ne fut ni un choix ni un projet, mais une nécessité et je crois aujourd’hui que c’est cette absence de modèle qui m’a offert la plus grande des libertés : celle de découvrir un masculin qui ne devait rien aux stéréotypes, et tout à une expérience intérieure.

Je n’ai jamais cherché à devenir un homme plus viril. J’ai cherché à devenir un homme plus vrai.

Pendant longtemps, comme beaucoup d’hommes, j’ai cru qu’il existait une opposition entre la force et la sensibilité, comme si accueillir pleinement ses émotions risquait d’affaiblir le masculin. J’ai découvert l’inverse.

Je suis hypersensible. J’ai longtemps vécu cette sensibilité comme une fragilité, cherchant à la contrôler, parfois à la cacher. Le travail sur moi-même m’a peu à peu fait changer de regard : ce qui me semblait une faiblesse est devenu l’une de mes plus grandes forces. Je n’ai pas eu besoin de renoncer à mon masculin pour l’accueillir, ni de devenir un autre homme. J’ai simplement compris que la vraie force n’est pas de fermer son cœur, mais de savoir l’ouvrir sans perdre son axe.

Ma sensibilité n’est plus venue s’opposer à ma force ; elle lui a donné une qualité supplémentaire, plus consciente, plus nuancée, plus humaine. Elle ne m’a pas rendu moins solide, elle m’a permis d’être solide autrement.

Je le vois dans les choses les plus simples de mon quotidien. J’aime les travaux physiques : rénover une maison, porter des charges, construire, réparer. Il y a un plaisir réel à transformer la matière, à voir un lieu reprendre vie sous mes mains. Mais cette même maison ne serait pas complète pour moi si je ne pouvais pas, ensuite, lui apporter de la beauté, choisir une lumière, équilibrer des volumes, créer une atmosphère où l’on se sent accueilli dès le seuil. J’aurais pu croire, longtemps, que ces deux élans se contredisaient. Je vois aujourd’hui qu’ils se complètent : l’un construit, l’autre révèle ; l’un donne la structure, l’autre lui donne une âme.

Il en va de même dans mes relations. Je peux prendre naturellement une place protectrice quand la situation l’exige, offrir un cadre, rassurer, porter une responsabilité, sans que cette force ne m’empêche jamais d’être tendre. Je crois même qu’elle rend cette tendresse possible. Je n’ai pas à choisir entre les deux.

C’est ainsi que je comprends aujourd’hui le masculin : non comme une puissance qui exclurait la sensibilité, mais comme une présence assez stable pour l’accueillir sans s’y perdre. Un masculin qui n’a plus peur de la douceur, parce qu’il sait qu’elle ne menace en rien sa force, elle lui donne simplement une profondeur que la seule puissance ne pourra jamais offrir.

Chapitre 5
Entre deux mondes

Pendant longtemps, j’ai cru que la solitude faisait simplement partie de mon histoire, qu’elle était la conséquence de mon homosexualité, et qu’elle disparaîtrait le jour où je l’assumerais pleinement. J’imaginais qu’en acceptant enfin cette part de moi, je trouverais naturellement ma place parmi d’autres hommes vivant la même réalité.

Les choses ne se sont pas passées ainsi.

Assumer mon homosexualité a été une étape essentielle de ma vie, mais elle n’a pas mis fin au sentiment de décalage qui m’habitait depuis si longtemps. Je ne me sentais plus tout à fait appartenir au monde hétérosexuel où j’avais grandi, et je ne me reconnaissais pas davantage dans les représentations les plus visibles du monde homosexuel. J’avais parfois l’impression de vivre entre deux rives : d’un côté, mon orientation me distinguait de la plupart des hommes avec qui j’avais grandi ; de l’autre, je ne retrouvais pas ma manière d’être dans les modèles qu’on associe le plus souvent à l’homosexualité. Je respectais ces parcours, j’en comprenais l’existence, mais ils ne racontaient pas mon histoire.

Cette position est difficile à expliquer, parce qu’elle est souvent mal comprise. Dire qu’on ne se reconnaît pas dans certains codes de la culture gay est parfois entendu comme un rejet, un jugement. Ce n’est pourtant pas ce que je ressens : je ne remets pas en cause la façon dont vivent les autres, je dis seulement qu’elle n’est pas la mienne. Il y a une différence fondamentale entre respecter un modèle et s’y reconnaître.

Je n’ai pas eu, pendant longtemps, les mots pour exprimer cette nuance. Je pensais qu’il devait forcément y avoir quelque chose qui clochait chez moi. Pourquoi ne ressentais-je jamais cette évidence que d’autres semblaient éprouver ? Pourquoi avais-je toujours l’impression d’être légèrement à côté, comme si une part de moi restait sans véritable famille ?

Je crois, avec le recul, que cette solitude est plus répandue qu’on ne l’imagine. J’ai rencontré, au fil des années, des hommes de tous âges qui m’ont confié ressentir exactement la même chose. Certains découvraient à peine leur homosexualité, d’autres avaient déjà parcouru une grande partie de leur vie. Leurs histoires ne se ressemblaient pas, mais une même phrase revenait pourtant, presque mot pour mot : « Je ne me retrouve dans aucun des modèles qu’on me propose. »

Je n’ai jamais cherché à savoir combien nous étions. Ce chiffre importe peu. Ce qui compte, c’est que cette expérience existe, et je crois qu’elle est à l’origine de beaucoup de souffrances silencieuses. Quand on ne se reconnaît dans aucun récit collectif, on finit souvent par penser que le problème vient de soi. On essaie de s’adapter, on apprend à jouer un rôle, on accentue certains traits ou on en étouffe d’autres pour se rapprocher d’un modèle auquel on espère appartenir.

Je comprends ce mécanisme. Nous avons tous besoin de nous sentir reliés aux autres. Mais cette quête d’appartenance peut aussi nous éloigner de nous-mêmes.

J’ai longtemps cherché une famille symbolique, un endroit où me dire enfin : voilà des hommes qui me ressemblent. Je regarde cette recherche, aujourd’hui, avec plus de sérénité. Je ne crois plus qu’il faille appartenir à un groupe pour être pleinement soi. Les communautés sont précieuses : elles permettent de se rencontrer, de se soutenir, de partager une expérience commune. Mais elles ne remplacent jamais le travail intérieur qui consiste à découvrir sa propre manière d’être un homme.

Paradoxalement, c’est en acceptant cette solitude que j’ai cessé de la subir. À partir du moment où je n’ai plus attendu qu’un groupe valide mon identité, quelque chose s’est apaisé en moi. Je pouvais rencontrer des hommes très différents, apprendre d’eux, les admirer, sans ressentir le besoin de leur ressembler.

Je ne vivais plus entre deux mondes. Je commençais, enfin, à habiter le mien.

C’est peut-être là que j’ai compris que la place que je cherchais depuis tant d’années n’existait pas encore, qu’elle ne m’attendait dans aucune communauté. Il ne me restait qu’à accepter que ma place ne ressemblerait sans doute jamais à celle des autres. Contre toute attente, cette idée ne m’a pas enfermé dans la solitude. Elle m’en a libéré.

Chapitre 6
Être un homme avant l’étiquette

En écrivant ces pages, je me suis souvent demandé si elles risquaient d’être mal comprises. À une époque où les identités occupent une place croissante, il est facile d’interpréter toute prise de distance comme une critique. Ce n’est pourtant pas mon intention.

Je n’écris pas contre la culture gay, ni contre les communautés, les associations ou les combats qui ont permis à tant d’hommes et de femmes de vivre plus librement. Beaucoup de ceux qui nous ont précédés ont payé un prix considérable pour que nous puissions aujourd’hui aimer sans nous cacher. Je n’oublie jamais cette réalité.

Mon propos est ailleurs : je voudrais ouvrir un espace dont on parle peu.

Au fil de mon parcours, j’ai rencontré des hommes qui ne se reconnaissaient pas complètement dans les représentations les plus visibles de l’homosexualité, sans les rejeter, sans les critiquer, simplement sans s’y retrouver. Cette nuance me paraît essentielle. J’ai longtemps cru que cette impression m’était propre ; je me suis aperçu, au fil des rencontres, qu’elle revenait avec une étonnante régularité. Les histoires étaient différentes, parfois même opposées, mais la question restait la même : comment vivre pleinement son homosexualité quand les modèles proposés ne nous ressemblent pas ?

Cette question mérite d’être posée sans crainte, non pour remplacer une représentation par une autre, mais pour rappeler qu’aucune représentation ne peut contenir la richesse d’une expérience humaine.

Il n’existe pas une manière d’être homosexuel. Il existe des hommes homosexuels. La différence est immense. À force de parler de catégories, on oublie parfois les personnes. On parle du « monde gay », de « la communauté », des « codes », comme s’il s’agissait d’un ensemble homogène. La réalité est infiniment plus nuancée : derrière ces mots se trouvent des hommes aux histoires, aux tempéraments, aux sensibilités profondément différentes. Certains se reconnaissent pleinement dans cette culture et y trouvent un sentiment d’appartenance précieux. D’autres y participent sans s’y identifier complètement. D’autres encore vivent leur homosexualité de façon plus discrète. Aucune de ces manières d’être n’est supérieure à une autre.

Mon intention n’est donc pas de proposer un nouveau modèle ; les modèles ont leur utilité, mais ils deviennent enfermants dès qu’ils prétendent représenter tous les hommes. Ce que je défends est plus simple : le droit d’être singulier. Le droit d’être un homme dont l’homosexualité n’est ni une revendication permanente, ni une identité exclusive, mais une dimension parmi d’autres d’une existence.

J’ai souvent observé que notre époque nous invite à nous définir avant même de nous rencontrer, à dire vite qui nous sommes, à quelle catégorie, à quel groupe nous appartenons. Ces repères ont leur importance : ils rassurent, ils créent du lien. Mais ils peuvent aussi devenir des frontières invisibles, dès qu’on croit qu’ils disent tout de nous.

Je ne me suis jamais reconnu dans cette manière de me définir. Quand je pense à moi, je ne pense pas d’abord à mon orientation sexuelle, mais à l’homme que j’essaie de devenir : à mes valeurs, à mes engagements, à ma façon d’aimer, de construire, de protéger, de créer, de traverser les épreuves et de prendre soin des autres. Mon homosexualité fait partie de cette histoire ; elle ne l’écrit pas seule.

C’est peut-être la conviction la plus profonde de cet essai : nous sommes toujours plus vastes que les mots qui nous désignent. Aucune étiquette, aussi utile soit-elle, ne pourra jamais contenir la totalité d’un être humain. Je crois que beaucoup d’hommes ressentent cette réalité sans toujours parvenir à la formuler. Ils ne cherchent pas à fuir leur orientation sexuelle : ils cherchent la liberté de ne pas s’y réduire.

C’est pour eux que j’ai voulu écrire ce texte, non pour leur apporter une réponse, encore moins pour leur dire comment vivre, mais simplement pour leur rappeler qu’ils ne sont peut-être pas seuls à se poser ces questions. Et qu’il est possible d’habiter pleinement son homosexualité sans cesser, un seul instant, d’habiter pleinement son identité d’homme.

Chapitre 7
À celui qui cherche sa place

Si tu lis encore ces lignes, c’est peut-être que certaines des questions qui ont traversé ma vie ont trouvé un écho dans la tienne. Peut-être as-tu reconnu ce sentiment de décalage dont j’ai parlé tout au long de ces paragraphes. Peut-être as-tu, toi aussi, cherché pendant des années un endroit où te sentir pleinement à ta place. Ou peut-être ton histoire est-elle très différente de la mienne, peu importe, au fond. Ce livre n’a jamais eu pour ambition de raconter une vérité universelle. Il raconte un chemin. S’il résonne avec le tien, il aura déjà rempli sa fonction.

J’ai longtemps cru que ma difficulté venait de mon homosexualité, qu’un jour, en l’assumant pleinement, toutes les pièces du puzzle finiraient par s’assembler. J’imaginais qu’il existait quelque part une communauté où je me sentirais immédiatement chez moi, des hommes auxquels je pourrais m’identifier sans effort. Cette attente m’a accompagné pendant des années.

Je comprends, avec le recul, qu’elle reposait sur un malentendu. Je ne cherchais pas seulement des hommes qui aiment les hommes. Je cherchais des hommes qui vivaient le masculin comme je le pressentais confusément en moi, une manière d’être au monde qui réconcilie la force et la sensibilité, la stabilité et la douceur, la responsabilité et la tendresse. Des hommes qui n’auraient pas à choisir entre leur orientation et leur identité profonde.

Quand je ne les trouvais pas, je croyais être seul. Je ne le crois plus.

Je connais cette sensation. Je sais combien elle peut être déroutante, et combien elle peut donner l’impression qu’il manque quelque chose en soi, alors qu’il manque peut-être simplement un espace où cette expérience puisse être entendue.

C’est la raison pour laquelle j’écris. Non pour créer une nouvelle catégorie, ni proposer un nouveau modèle, encore moins pour dire aux autres comment vivre leur homosexualité. J’écris parce que je crois que certains hommes ont besoin d’entendre qu’un autre chemin existe. Un chemin où l’on n’est pas obligé de renoncer à sa virilité pour accueillir sa sensibilité. Où la tendresse ne diminue pas la force, où la protection n’exclut pas la vulnérabilité, où l’homosexualité ne devient pas le centre de toute une existence, mais demeure l’une de ses dimensions.

J’aurais aimé que quelqu’un me dise cela à vingt ans. J’aurais aimé entendre qu’il n’y avait rien d’anormal à ne pas me reconnaître dans tous les modèles qu’on me proposait, comprendre plus tôt que je n’avais pas à choisir entre être homosexuel et être profondément homme. Cette opposition n’existait que dans mon regard, et dans celui de certains autres, elle ne correspondait à rien de réel.

Avec le temps, j’ai compris que le vrai travail ne consistait pas à trouver une identité, mais à devenir assez libre pour ne plus en dépendre. Nous avons besoin de mots pour nous reconnaître, mais ces mots ne doivent jamais devenir des prisons. Ils peuvent ouvrir une porte ; ils ne doivent pas devenir la pièce où l’on passe le reste de sa vie.

Je ne sais pas ce que tu retiendras de ces lignes. Peut-être une phrase. Peut-être une intuition. Peut-être rien. Mais si je pouvais t’en laisser une seule conviction, ce serait celle-ci : ne laisse jamais une étiquette décider à ta place de l’homme que tu es appelé à devenir.

Ton orientation sexuelle dit quelque chose de la personne que tu aimes. Elle ne dira jamais tout de l’homme que tu peux devenir. Le reste dépendra de ton courage, de ton honnêteté envers toi-même, des épreuves que tu traverseras, de la façon dont tu choisiras d’aimer, de protéger, de construire, de créer, et de te tenir debout quand la vie t’y invitera.

C’est là, je crois, que commence la véritable liberté. Et c’est peut-être là, tout simplement, que commence le fait d’être un homme.

Épilogue

Quand j’ai commencé à écrire cet essai, je pensais parler d’homosexualité. Au fil des pages, j’ai compris que ce n’était pas tout à fait le sujet.

J’ai parlé de solitude, de quête, d’identité, de masculinité, de sensibilité, de liberté. J’ai parlé des chemins qu’on emprunte quand on ne trouve pas sa place dans les modèles qu’on nous propose, de ce que j’ai cru perdre, de ce que j’ai cherché pendant des années, et de ce que j’ai fini par découvrir en cessant de chercher.

Avec le recul, je crois que mon histoire aurait pu être différente dans ses circonstances, mais pas dans sa question essentielle. Nous passons une grande partie de notre vie à vouloir être reconnus. Nous espérons un regard qui nous dira enfin : tu es à ta place. C’est une attente profondément humaine. Il arrive pourtant un moment où cette reconnaissance ne peut plus venir de l’extérieur,  non parce que les autres cessent de nous aimer, mais parce qu’aucun regard ne peut répondre à notre place, à la question de notre propre vérité.

J’ai longtemps cru que je cherchais une communauté. Je cherchais, en réalité, une manière d’habiter pleinement ma vie. Cette découverte ne m’a pas éloigné des autres, elle m’a permis de les rencontrer autrement, sans avoir besoin qu’ils me ressemblent, sans attendre d’eux qu’ils confirment ce que je suis. Avec davantage de paix. Et peut-être, aussi, davantage de fraternité.

Je ne prétends pas avoir trouvé une réponse universelle, je ne crois même pas qu’elle existe. Chaque homme devra, un jour, parcourir son propre chemin. Certains trouveront naturellement leur place dans les modèles qu’on leur propose. D’autres devront en inventer une partie. Aucun de ces parcours n’est supérieur à l’autre.

Le mien m’a simplement appris ceci : il est possible d’aimer les hommes sans cesser d’être profondément homme. D’être fort sans renoncer à sa sensibilité. D’être viril sans avoir besoin de le démontrer. D’être libre sans appartenir tout à fait à une case.

Pendant longtemps, j’ai cru que j’avançais seul. Je crois aujourd’hui que cette solitude m’a surtout appris à écouter une voix plus discrète que toutes les autres, une voix qui ne cherchait ni à convaincre, ni à séduire, ni à appartenir, et qui me rappelait simplement, quand je cessais enfin de vouloir ressembler à quelqu’un d’autre, que je n’avais jamais eu à devenir un autre homme.

J’avais seulement à devenir pleinement celui que j’étais.

Si ces lignes peuvent accompagner un homme sur ce chemin, ne serait-ce qu’un instant, alors il aura trouvé sa place.

Et peut-être que moi aussi.

FIN
Olivier Menu

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